Cie Antonio Perujo – NEGRO

Cie Antonio Perujo – NEGRO

Blog, Non classéDéc 15 2016Commentaires fermés sur Cie Antonio Perujo – NEGRO

Vendredi 2 décembre 2016 à la Salle de l’Alhambra (Genève)

Avec Negro, dernier volet du triptyque initié en 2012 par Antonio Perujo, on s’attendait à la douleur, la solitude (et solea !). Antonio est allé chercher au-delà : dans la nostalgie, la mélancolie, le souvenir. Se battre avec ses propres démons certes, mais avec une maturité et une réflexion qui laissent entrer un rayon de lumière même dans les moments les plus obscurs.

Quelques pistes ici et là m’ont mis la puce à l’oreille mais j’étais très loin d’imaginer ce qu’allait être Negro. Et de mon tabouret de privilégiée, attentive et stressée, je pensais que ma tâche ne me permettrait pas de m’immerger complètement dans le spectacle. Et bien ce fut tout le contraire : je devais m’en imprégner rapidement et me laisser envahir par mes émotions pendant la représentation.

Changement de lieu, changements d’équipe, on retrouve néanmoins l’atmosphère intime de Rojo et Blanco. La mise en scène est travaillée différemment, el baul de los recuerdos ouvert et cette belle salle de l’Alhambra pour sublimer le tout.

D’habitude accompagnée de mon petit calepin, je note mes impressions furtivement. En écrivant ce billet pour le blog, je me rends compte que seule une feuille quadrillée annotée de termes techniques et de petits dessins abstraits est restée…mes impressions, elles, demeurent dans ma tête. Je souris d’ailleurs en me relisant, un mot qui apparaît à la fin de chaque tableau : NOIR.

La 1ère partie de cette soirée s’ouvre avec le récital du guitariste invité Agustin de la Fuente. Ce fut un réel plaisir de le retrouver et fidèle à lui-même, toujours sympathique avec son public, il m’a fait vivre un petit voyage dans le temps. J’avais oublié à quel point il jouait bien (quelle horrible phrase non?) à quel point il vit sa musique et ne fait qu’un avec sa guitare (un peu mieux n’est ce pas?). Alegrias (les larmes me sont directement montées à l’écoute de cette si familière composition), Granaina, Malagueña, Fandango (fantastique) etc. ont conquis le public. Certains auraient trouvé long ? Pas pour moi en tous cas! J’ai regardé ma montre après les 20 premières minutes qui sont passées à la vitesse de l’éclair et je me suis mise à espérer que l’entracte ne vienne pas à ce moment là, déjà. Ouf, il a continué et a terminé en beauté pour notre plus grand plaisir.

La deuxième partie tant attendue arrive. Le noir se fait, la musique de Jérôme Baur s’impose et un Antonio au masque de taureau envahi l’espace, veste customisée pour l’occasion à l’appui…j’adore. Impossible pour moi de ne pas penser à la photographie de Picasso et son masque de taureau immortalisé par Edward Quinn. Puis le drap avec le Minotaure apparaît et lui-même laisse apparaître la chanteuse Naike Ponce qui enchaîne, assise sur le devant de la scène, avec une taranta accompagnée par Ismael Heredia qui dialogue avec elle dans sa diagonale. Demi-noir. Les deux musiciens réunis, Antonio nous fait vibrer avec una caña dansée avec cape qu’il maîtrise à la perfection. Noir. La guitare est seule à s’exprimer. Noir. Le drap revient et quelques notes à la guitare nous dévoilent dans un jeu de lumière que Sylvia s’y montre et s’y cache changeant de postures jusqu’à ce que le drap tombe. Bata de cola noire. Au diable les noires superstitions ! La soeur et le frère à nouveau réunis dansent una petenera! Et pour couronner le tout, Antonio a les yeux bandés. C’est le retour d’Ariane et du Minotaure. (Pour celles et ceux qui ne l’aurait pas vu, Minotaure a été une création d’Antonio Perujo que j’ai eu la chance de voir au BFM au printemps 2002 si ma mémoire est bonne). Comme d’habitude la symbiose est parfaite, l’interprétation magnifique et le jeu de la bata aux mains d’Antonio semblait parcourir le labyrinthe mythologique. Noir. Agustin revient et je sais pour quoi. Antonio sans chapeau, modeste et vrai, il va nous raconter une histoire en compagnie d’Agustin. La Farruca ! Majestueuse, mélodieuse…après des années sans apparaître au répertoire de ses prestations, Antonio rend hommage : hommage au Temps, hommage à la Création, hommage au Papa…à Paco. Merci pour ce beau moment. Noir. La voix de MariAngeles Cuevas « En el Café de Chinitas dijo Paquirro a su hermano… » le poème est accompagné par les castagnettes dans un face à face d’une belle sobriété entre Antonio et MariAngeles. Guitaristes, chanteuses, danseuse, tous se rejoignent en demi-cercle pour accompagner Antonio au compas de la seguiriya. L’apothéose. La musique de Jérôme Baur refait surface comme pour rappeler à tous que ce voyage dans le passé est terminé. Tous quittent la scène excepté Antonio, la lumière se resserre, il retourne à ses démons, sous le noir enduit sur sa peau.

Nous pourrions dire que, malgré mon descriptif, on aurait aimé voir plus de pièces dansées, que Naike au timbre et allure si particuliers dans le flamenco nous ai laissé un goût d’inachevé dans la bouche et que le public du vendredi soir était étrangement calme (est-ce le bon mot?). Mais non je ne dirais pas tout cela (oui bon je l’ai écrit), car tout était à sa juste place. Un spectacle plus que réussi où seul le protagoniste occupe le devant de la scène et encore ! Avec modestie et simplicité. (Idem pour Sylvia, toujours aussi belle, mais quelle prestance ce soir !). C’est ce que j’aime avec le baile d’Antonio Perujo. Il ne triche pas, il est lui-même sur scène. Il compose avec les palos comme avec ses humeurs. Tel qu’il est dans la vie. Cela s’est vu dans Rojo, encore plus dans Blanco (parce qu’il a beaucoup d’humour et de sensibilité) et quelle claque dans Negro ! Nul besoin de sur-jouer avec la tragédie et la douleur. Antonio est parvenu le plus honnêtement possible à rendre hommage aux différentes facettes d’une non-couleur. Negro.

Rebeca Foëx-Castilla

Reportage photographique de Jean-Christophe Arav.

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